J’ai lu… Alessandro Baricco

La jeune épouse 2016

Alessandro Baricco

Présentation de l’éditeur :

Italie, début du XXe siècle. Un beau jour, la Jeune Épouse fait son apparition devant la Famille. Elle a dix-huit ans et débarque d’Argentine car elle doit épouser le Fils. En attendant qu’il rentre d’Angleterre, elle est accueillie par la Famille. La Jeune Épouse vit alors une authentique initiation sexuelle : la Fille la séduit et fait son éducation, dûment complétée par la Mère, et le Père la conduit dans un bordel de luxe où elle écoutera un récit édifiant, qui lui dévoilera les mystères de cette famille aux rituels aussi sophistiqués qu’incompréhensibles. Mais le Fils ne revient toujours pas, il se contente d’expédier toutes sortes d’objets étranges, qui semblent d’abord annoncer son retour puis signifient au contraire sa disparition. Quand la Famille part en villégiature d’été, la Jeune Épouse décide de l’attendre seule, une attente qui sera pleine de surprises.

Avec délicatesse et virtuosité, l’auteur de Soie et de Novecento pianiste ne se contente pas de recréer un monde envoûtant, au bord de la chute, qui n’est pas sans rappeler celui que Tomasi di Lampedusa dépeint dans Le guépard. Il nous livre aussi, l’air de rien, une formidable réflexion sur le métier d’écrire.


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Une bien belle découverte pour moi, qui n’aime pourtant pas vraiment lire de traductions. Il aurait été regrettable de faire l’impasse sur le dernier Baricco, dont je m’apprête à découvrir avec beaucoup d’impatience les précédents ouvrages.

Comment ne pas aimer la ribambelle de personnages, tous plus énigmatiques les uns que les autres, créés par Baricco ? À l’image de la Mère et de ses raisonnement , les protagonistes sont empreints d’une douce folie. Dans cette famille coupée de la réalité et de la temporalité telle que nous les envisageons, la vie se construit autour d’une autre logique, d’autres codes, d’une autre communication : les personnages sont liés les uns aux autres par des rituels qui nous sont étrangers et nous donnent l’impressions de découvrir un monde nouveau, « avec une pertinence [qu’ils étaient] désormais tous habitués à trouver normale et qui, bien sûr, était bien au contraire illogique ». Ainsi, la Jeune Épouse apprend patiemment – en attendant le Fils – les règles de mise dans cette petite société, son histoire, son identité : le Père et son inexactitude du coeur, la Mère et ses propos sibyllins, l’Oncle qui se réveille parfois et Modesto, le domestique qui change le grognement en un art subtile et distingué de la communication.

Au-delà des personnages un peu fantasques, c’est aussi la narration qui fait la qualité de ce roman. Au début, Alessandro Baricco perd un peu son lecteur avec ce narrateur fluctuant, difficile à identifier. Mais ces changements de point de vue, s’ils peuvent laisser perplexe ou bien nous intriguer, entremêlent avant tout les réalités des uns et des autres pour faire de La Jeune Épouse une oeuvre onirique et poétique. Ils permettent également à l’auteur, qui devient parfois le narrateur, d’introduire une véritable réflexion sur ses choix narratifs et une mise en abyme du processus d’écriture.

Ainsi, Baricco s’amuse parfois à nous perdre dans les méandres de son récit, dans ses digressions sans fin, adressant parfois même un clin d’oeil amusé au lecteur, qui se régale de ces apartés. 

Extrait :

Montre-toi, lui ordonna la Mère, radieuse, quand la tablée eut retrouvé son calme.

Ils l’examinèrent tous.

Ils percevaient chez elle une nuance nouvelle qu’ils n’auraient su définir.

S’extirpant du sommeil dans lequel il était plongé depuis un certain temps, allongé dans un fauteuil, une flûte à champagne pleine à ras bord serrée entre ses doigts, l’Oncle y parvint.

Nul doute que là-bas, vous avez beaucoup dansé. Je m’en félicite.

Puis il avala une gorgée de champagne et se rendormit.

Au sein de la Famille, l’Oncle était une figure appréciée et par ailleurs irremplaçable. Un mystérieux syndrome, dont il était le seul malade connu, le maintenait cloîtré dans un sommeil perpétuel, d’où il ne sortait que pour prononcer de très courtes phrases, à seule fin de prendre part à la conversation, avec une pertinence que nous étions désormais tous habitués à trouver normale et qui, bien sûr, était bien au contraire illogique. Quelque chose en lui était en mesure d’enregistrer jusque dans son sommeil chaque événement et chaque mot. Mieux : venir de loin semblait fréquemment lui permettre d’avoir une telle lucidité, ou un regard si lucide sur les choses, que ses réveils et les déclarations qui les ponctuaient prenaient une résonance prophétique, digne d’un oracle ou peu s’en fallait. La chose nous rassurait beaucoup, car nous avions à tout moment en réserve un esprit si reposé qu’il pouvait dénouer comme par enchantement n’importe quel noeud qui se présenterait parmi les réflexions domestiques ou la vie quotidienne. De plus, nous n’étions pas mécontents d’observer la stupeur des étrangers devant ces prouesses singulières, un élément qui donnait à notre maison un peu d’attrait supplémentaire. En retournant à leurs familles, il n’était pas rare que nos invités rapportassent le souvenir légendaire de cet homme qui pouvait, en dormant, se figer dans des postures complexes, dont la flûte à champagne pleine à ras bord qu’il serrait entre ses doigts ne constituait qu’un pâle exemple. Dans son sommeil, il pouvait aussi se raser et, plus d’une fois, on l’avait vu dormir en jouant du piano, certes en détachant les notes et à un rythme légèrement ralenti. Ne manquaient pas ceux qui affirmaient l’avoir vu jouer au tennis complètement assoupi, et il semble qu’il ne se fût redressé qu’aux changements de côté. Si je le signale, c’est par souci de précision, mais aussi parce qu’il m’a semblé entrevoir aujourd’hui un début de cohérence dans tout ce qui m’arrive, et donc, depuis quelques heures, j’arrive sans peine à percevoir des sons qui demeurent le plus souvent inaudibles dans l’étreinte du doute […]. Ce que les vivants ont de cocasse – cette circonstance particulière.

C’est cela, oui, confirma la Mère, vous avez dû beaucoup danser, je ne saurais mieux dire. Et d’ailleurs, je n’ai jamais aimé les tartes aux fruits (car nombre de ses raisonnements étaient plutôt sibyllins).

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