J’ai lu… Mathias Enard

L’Alcool et la Nostalgie 2011                                                                           

Mathias Enard

Présentation de l’éditeur :

Réveillé en pleine nuit par un coup de téléphone de Jeanne, qui lui apprend le décès de Vladimir, Mathias part à Moscou pour escorter le corps de son ami jusqu’à son village natal, au-delà de Novossibirsk. Dans le Transsibérien, il s’adresse au faux frère couché dans sa boîte, évoque le trio fiévreux que tous deux ont formé avec Jeanne, et l’emprise des stupéfiants autant que le dépit amoureux qu’il a cru fuir en retournant seul à Paris. Au fil de quatre mille kilomètres de paysages ouatés, pâles bouleaux et neige immaculée, les souvenirs se pressent, bientôt relayés par les plus belles pages de Gogol, Tchekhov, Dostoïevski ou Axionov qui lui avaient fait rêver la Russie.

Si l’amour ne peut plus rien quand l’alcool et la nostalgie se sont emparés d’un homme, restent la révolution, la mort, ou la littérature. C’est ce que Mathias Enard illustre magistralement dans ce roman sensuel, ardent et profondément mélancolique.

 


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Voici donc un troisième roman de Mathias Enard que je découvre. Son histoire est un peu particulière, puisqu’il s’agit d’une commande de France Culture pour commémorer le voyage Moscou-Vladivostok à bord du Transsibérien d’écrivains français pour l’année France-Russie. Mais le Magazine Littéraire vous racontera tout cela bien mieux que moi.

L’Alcool et la Nostalgie raconte donc un voyage à bord du Transsibérien, parcours teinté… d’alcool et de nostalgie. Le narrateur, un certain Mathias, s’adresse à Vladimir, dont il accompagne le cercueil pour son dernier voyage, vers sa terre natale. Au rythme des villes – Moscou, Nijni Novgorod, Perm, Saint-Pétersbourg, Ekaterinbourg et enfin Novossibirsk – nous découvrons ce Vladimir, au prénom aussi changeant que la Russie elle-même.

A travers le portait de ce triangle amoureux, qui se révèle d’ailleurs être davantage un trio de poupées – russes -, c’est donc un portrait impossible de l’âme russe que l’on distingue : « Cette fameuse âme russe n’existe pas. Les seules choses tangibles en sont l’alcool, la nostalgie et les courses de chevaux. » disait Tchekhov, auquel Mathias Enard reste fidèle dans son récit, où s’affrontent la Russie rêvée, fantasmée, des grands auteurs et de l’imaginaire, et la Russie réelle, où la drogue et l’alcool ne parviennent pas à anesthésier nostalgie et mélancolie.

Le lecteur sombre, en même temps que Mathias, dans une folie douloureuse, une tristesse, une douleur sourde, qui nous tient en éveil. On fuit ce sentiment de perte qui nous accable, mais vers quoi ? La mort ou la révolution, à moins qu’il ne s’agisse de la même chose, dans cette échappée vouée à l’échec.

Mathias Enard a ce talent : il est capable en 88 pages de réaliser une oeuvre vers laquelle tout coïncide, où chaque élément devient une évidence – pourtant inattendue, où il règne une telle synesthésie entre chacun des mots, que l’on est aspiré tout entier dans son univers.

Extrait :

« Tu es un faux frère, Vladimir, tu ne bois pas, pas une goutte mon salaud, malgré les kilomètres de bouleaux brûlés et les voix éraillées qui crient que nous allons crever. Après avoir vu Moscou, tu me fais ça, te taire, trop saoul, peut-être saoulé par la vie t’es-tu laissé aller, alors que le train arrive précisément à Vladimir : j’ai une histoire à te raconter Vlado, je l’ai entendue à Moscou, tu sais, la ville familière et grise, avec ses voitures, les surprises des bulbes d’or, fleurs amicales qui ruissellent de pluie. Décidément, le voyage n’est rien. Tout y ressemble à tout. Cet hôtel soviétique où j’ai dormi hier, avec son lit de 80 cm de large, son frigo vide vibrant dans la nuit, ses rideaux fleurdelisés, sa moquette tachée, son papier peint couleur cul-de-singe, tout ça ne donnait même pas envie de se recoucher. J’essaye d’imaginer cet endroit sous le soleil ; il serait sans doute pire encore. Il faut que je m’habitue. Un voyageur doit s’habituer, dit-on. Une discipline, une pratique. Volodia, je crois que je ne suis pas fait pour voyager, même avec toi. Seule m’intéresse la perspective de l’amitié, de la rencontre, mais je sais par ailleurs que c’est une chose qui n’est pas facilement offerte au voyageur. Il n’y a que la Patagonie, la Patagonie qui convienne à mon immense tristesse. Mensonges que tout cela. Tu sais ce que c’est, la solitude et l’ennui d’une chambre d’hôtel, où l’on n’a rien à faire, où l’on ne fait pas ce que l’on devrait faire, dormir, boire, lire ou écrire des oeuvres inoubliables. Rien de tout cela. Le coeur tiède de Moscou bat dans son cercueil de lave. Combien d’heures me reste-t-il à perdre ? En arrivant de l’aéroport, j’ai vu le monument qui signale la limite de l’avancée allemande, sur la route de Leningrad, deux chevaux de frise géants pour arrêter les chars démesurés du souvenir.

Еще не умер ты, еще ты не один…« 

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