J’ai lu… Alice Ferney

L’élégance des veuves 1995                                                                            

Alice Ferney

Présentation de l’éditeur :

Au rythme des faire-part de naissance et de mort, voici la chronique de destins féminins dans la société bourgeoise du début du siècle. Fiançailles, mariages, enfantements, décès… le cycle ne s’arrête jamais, car le ventre fécond des femmes sait combler la perte des êtres chers. C’est avec l’élégance du renoncement que l’on transmet ici, de mère en fille, les secrets de chair et de sang, comme si la mort pouvait se dissoudre dans le recommencement.

 


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Ce dernier volet de notre trilogie des rapports à la mère est cette fois inversé et s’intéresse davantage aux mères qu’aux filles. L’élégance des veuves nous raconte une histoire de famille, ou plutôt l’histoire des femmes d’une même famille, qui s’étale sur plusieurs générations, du début du XXe siècle à nos jours : de celle de Valentine, la première protagoniste, à son arrière petite fille, dont on ignore le nom, qui clôt le roman.

Ces destins de femmes, à une époque qui nous semble bien lointaine, nous interrogent sur l’accomplissement féminin, qui à l’époque était synonyme de renoncement et d’abnégation. Sans jamais se trouver de manière frontale dans la contestation ou le féminisme, l’écriture d’Alice Ferney est l’occasion d’aborder le poids des convenances bourgeoises sur les épaules de ces femmes, à travers une simple description de leur quotidien. Mais en réalité, le lecteur ne peut rester indifférent devant le sort de ces veuves dont la vie sociale disparaît en même temps que leur époux.

Deuil et chagrin sont donc les fils conducteurs de l’Elegance des veuves, au coeur duquel l’amour et la maternité jouent un rôle central. Si Alice Ferney cherche à nous offrir une vision totale de la vie de ces femmes, ont les sent malgré tout emprisonnées, limitées à leur rôle de mère, la fonction principale – unique ? – de la femme étant bien entendu de perpétrer la lignée maritale : « En une année, celle de ses vingt ans, elle fut fiancée officiellement, mariée religieusement, installée bourgeoisement, ardemment fécondée et douloureusement accouchée : la vie de Valentine commençait à être ce qu’elle devait être. »

Et le rôle du père, dans tout cela ? Dans l’éducation des enfants, il ne joue aucun rôle, sinon celui de leur transmettre un patronyme. Parmi la multitude des naissances qui peuplent le livre, on finit par s’emmêler les pinceaux : on se révolte vite contre cette idée qu’il fallait faire des enfants, qui étaient aimés, tant aimés et tant pleurés à leur disparition. Mais l’on réalise également qu’ils ne trouvent leur identité qu’en mourant ou en partant, qu’ils ne sont sinon qu’une masse, celle des enfants, sans personnalité propre.

Malgré tout, on est ému par le charme désuet de cette écriture sobre et distante, aussi élégante que le titre de ce roman, une écriture qui ressemble aux photos de nos arrières-grand-mères, on est touché par ces portraits de femmes, nobles et droites, qui même si elles choisissent de ne pas s’insurger contre une société qui les opprimes et les réduit dans leur identité, n’en sont pas moins des héroïnes dans l’acceptation qui est la leur quand elles doivent subir les mariages arrangés, le rejet de la société, la soumission aux désirs du mari, les douleurs de l’enfantement. 

C’est une autre époque, pas si lointaine, pour laquelle on éprouve une grande tendresse : ces femmes-là sont nos aïeules, on repense à leurs photos sur ces rectangles de cartons jaunis, le regard un peu flou, les cheveux relevés, le visage sérieux, immobile, en s’interrogeant sur la place du bonheur et celle de la fatalité dans leurs vies.

Extrait :

« Et elle resta debout, toute de noir habillée, toute de douleur trempée, détruite à l’endroit du rire, un peu moins rapide : rien ne servait de presser les choses, elles venaient toujours trop vite là où elles s’achevaient. Pendant plusieurs mois elle n’en finit pas de se modifier, travaillée de l’intérieur : l’expression de ses yeux, la courbure de ses sourcils, le pli de ses lèves, la couleur de son visage (pâle ou au contraire obscurci, ou bien gris comme un marbre). Même sa silhouette semblait chaque jour fondre un peu plus sous les vêtements du deuil. Et à la fin elle prit ce terrible visage, sombre, immobile, comme si la concrétion des souffrances lui avait fait un masque. Au milieu, les yeux continuaient de briller. Elle n’avait dans son coeur que de la bienveillance, mais tout en elle exprimait le contraire. Valentine était cependant trop juste pour s’abaisser à blesser quiconque sous le mauvais prétexte qu’elle-même était blessée, elle fut douce en étant malheureuse. Elle réussit cette impossible mission : armer ses enfants pour vivre alors qu’elle croyait capituler. Ses quatre qui lui restaient, trois d’ailleurs n’étaient plus des enfants. Seul Pierre, qui n’avait que neuf ans, lui rappelait ce que c’est que lire une histoire à deux, réciter des leçons, ce que c’est qu’une culotte courte, une peau neuve et un genou couronné. A lui plus qu’aux autres elle donna cette douceur étrange, cette attitude un peu languide de ceux qu’a traversés l’envie de tout abandonner. Il usa de ce don des enfants : ne pas voir les chagrins pour mieux les consoler. Il racontait de drôles d’histoires à une mère dont les yeux, certains soirs, étaient pleins de larmes. Pour lui elle eut une préférence. Et l’avoua aux autres qui étaient capables de comprendre.« 

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