J’ai lu… Renée Vivien

La dame à la louve 1904                                                         Renée Vivien

Présentation de l’éditeur :

«Il s’agit de cette femme, ou plutôt de cette jeune fille, enfin de cette Anglaise dont le curieux visage m’a plu pendant une heure. C’était un être bizarre. Lorsque je m’approchai d’elle pour la première fois, une grande bête dormait dans les plis traînants de sa jupe. La grande bête, dressant le museau, grogna de manière sinistre, au moment même où j’abordai l’intéressante inconnue. Malgré moi, je reculai d’un pas.»


Connue en littérature sous le nom de Renée Vivien, Pauline Tarn (1877-1909) est née en Angleterre de père anglais et de mère américaine. Définitivement installée à Paris à sa majorité, elle devait produire en français une œuvre poétique originale, quelques romans et contes ainsi que des traductions de textes de Sapho et d’autres poétesses de l’Antiquité grecque. En 1904, sous le titre La Dame à la louve, elle a publié un ensemble de nouvelles «fin de siècle», fantastiques et cruelles, où le rôle des hommes et des femmes est brutalement remis en cause.


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Ce qui m’a séduite, lorsque j’ai lu la quatrième de couverture de La dame à la louve, c’est cette remise en cause des rôles traditionnels des hommes et des femmes et c’est effectivement un des intérêts du livre : les rôles sexués, tels qu’on pouvait les concevoir au début du XXe siècle, sont inversés. Dans les différentes nouvelles, Renée Vivien nous présente des femmes fortes et nobles, contrairement aux hommes, souvent pleutres et bas. Le recueil s’ouvre par exemple sur la nouvelle éponyme qui met en scène un narrateur ayant une haute opinion de lui-même et du pouvoir qu’il croit pouvoir exercer sur les femmes. Cet homme, nommé Pierre Lenoir, « défaille de terreur » en voyant la mort dressée devant lui, quand la dame à la louve lui fait face sans ciller. C’est également le cas de Blue Dirk, meutrier, violeur de femmes et d’enfants, qui trouve toujours des excuses à son comportement criminel, ne se voit pourtant pas comme un méchant homme et qui refuse, par crainte, de parler de mort. Ce personnage, surnommé The Forest Devil, est opposé à son épouse, Joan, qui affrontera son proche décès avec la même dignité que la dame à la louve.

Mais les personnages féminins présentés par l’autrice ne font pas seulement preuve de courage dans leur rapport à la mort. Le voile de Vasthi nous raconte l’histoire de cette reine, qui par amour de la liberté et par honneur, refuse d’obéir à l’ordre de son époux et de se présenter devant le roi Ahasuérus, « car l’impur regard des hommes ne doit point profaner le mystère du visage féminin ». Vasthi préfère alors être répudier et marcher vers le désert, « où les être humains sont libres comme des lions ». Cette image de la femme insoumise est un des fils rouges du recueil, on la retrouve aussi dans le personnage le Myriam, mère des métérices, femme sublime à la beauté envoûtante, désirée par le narrateur qui la rencontre pour la première fois. Dans cette nouvelle intitulée « La chasteté paradoxale », la pure et vierge Myriam refuse sa vertu au narrateur. Lorsque celui-ci tente « de forcer cette femme à subir [son] vouloir », elle le poignarde à l’aide d’un stylet. Le thème du viol justifié est également un élément récurrent, qui apparaît sans cesse dans la bouche des hommes, montrant leur bestialité : tous les arguments et les subterfuges sont bons pour contraindre les femmes, qui résistent cependant invariablement aux assauts masculins.

C’est donc un livre sur les femmes, à mi-chemin parfois entre la prose et la poésie, en passant par une brève scène de théâtre. Publiée à une époque où l’homosexualité féminine était aussi une manière « de ne pas céder aux contraintes fortes de la norme sociale […] et de penser le féminin autrement », Renée Vivien rend hommage dans cette galerie de portrait à un sexe qu’elle ne croit pas faible en nous présentant des figures féminines fascinantes sous bien des aspects, aimant librement hommes ou femmes, dans une ambiance « d’inquiétante étrangeté »

Extrait :

Blanche comme l’écume

Blanche comme l’écume sur le gris des rochers, Androméda contemplait la mer, et dans son regard brûlait le désir de l’Espace.

Sous le poids des chaînes d’or, ses membres délicats s’imprégnaient de soleil. Le vent du large soufflait à travers ses cheveux déployés. Le rire de la mer allait vers elle, et tout l’éblouissement des vagues miroitantes pénétrait dans son âme.

Elle attendait le Trépas, elle attendait, blanche comme l’écume sur le gris des rochers.

Elle se sentait déjà perdue dans l’infini, mêlée à l’horizon, aux flots empourprés d’or, aux brumes du lointain, à tout l’air et à toute la clarté sonore. Elle ne craignait point la Mort aux yeux chastes, aux mains graves, elle ne craignait que l’Amour qui ravage l’esprit et la chair.

Blanche comme l’écume sur le gris des rochers, elle songeait que les Dieux cléments, en la livrant virginale à la Mort virginale, lui épargnaient les rancœurs et les souillures de l’implacable Érôs.

Soudain, ses prunelles se fixèrent, dilatées, sur le Monstre de la Mer qui venait du lointain vers la proie immobile, vers la victime royale.

Ses écailles glauques ruisselaient d’eau bleue et verte, et resplendissaient d’éclairs et de rayons. Il était magnifique et formidable. Et ses yeux vastes avaient la profondeur de l’Océan qui le berça de ses rythmes et de ses songes.

Des lèvres d’Androméda jaillit un sanglot d’épouvante et d’amour. Ses paupières frémirent avant de se clore sur la volupté de son regard. Ses lèvres goûtaient amèrement la saveur de la Mort.

… Mais l’heure de délivrance avait sonné, et le Héros apparut, armé par la Parthène et pareil à un éclair d’été. Le combat se livra sur les vagues et le glaive de Perseus fut vainqueur. Le Monstre s’abîma lentement dans les ténèbres de l’eau.

À l’instant où le triomphateur brisait les chaînes d’or de la Captive, il s’arrêta devant le reproche muet de ses larmes.

Et la voix d’Androméda sanglota lentement :

« Pourquoi ne m’as-tu point laissée périr dans la grandeur du Sacrifice ? La beauté de mon Destin incomparable m’enivrait, et voici que tu m’as ravie au baiser léthéen. Ô Perseus, sache que le Monstre de la Mer a connu seul mon sanglot de désir, et que la Mort m’apparaissait moins sombre que ton étreinte prochaine. »

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