J’ai lu… Mathias Enard

Boussole 2015                                                                        Mathias Enard

Présentation de l’éditeur :

La nuit descend sur Vienne et sur l’appartement où Franz Ritter, musicologue épris d’Orient, cherche en vain le sommeil, dérivant entre songes et souvenirs, mélancolie et fièvre, revisitant sa vie, ses emballements, ses rencontres et ses nombreux séjours loin de l’Autriche – Istanbul, Alep, Damas, Palmyre, Téhéran… –, mais aussi questionnant son amour impossible avec l’idéale et insaisissable Sarah, spécialiste de l’attraction fatale de ce Grand Est sur les aventuriers, les savants, les artistes, les voyageurs occidentaux.
Ainsi se déploie un monde d’explorateurs des arts et de leur histoire, orientalistes modernes animés d’un désir pur de mélanges et de découvertes que l’actualité contemporaine vient gifler. Et le tragique écho de ce fiévreux élan brisé résonne dans l’âme blessée des personnages comme il traverse le livre.
Roman nocturne, enveloppant et musical, tout en érudition généreuse et humour doux-amer, Boussole est un voyage et une déclaration d’admiration, une quête de l’autre en soi et une main tendue – comme un pont jeté entre l’Occident et l’Orient, entre hier et demain, bâti sur l’inventaire amoureux de siècles de fascination, d’influences et de traces sensibles et tenaces, pour tenter d’apaiser les feux du présent.

 


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Comment vous présenter comme il se doit Boussole ? Je vous avais parlé, il y a quelques temps de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, qui m’avait particulièrement touché par sa poésie et sa sensualité. Boussole est donc le dernier ouvrage de Mathias Enard, qui a reçu le prix Goncourt en novembre 2015. L’éditeur, Actes Sud, le range dans les romans, mais en réalité, il s’agit d’un ouvrage bien difficile à classer. Tout d’abord par sa trame, qui ne suit pas le schéma narratif classique : ceux qui y chercheront une véritable intrigue seront bien déçus. Il s’agit davantage des errances du personnage principal, Franz Ritter, dans la nuit de ses souvenirs, qui lui apparaissent sous forme de volutes (d’opium !). Il y a dans ces digressions une véritable virtuosité : un peu comme lorsque l’on écoute Itzhak Perlman jouer Bazzini, et que l’on retient son souffle, pris de vertige, de peur que ses doigts glissent. Ainsi écrit Mathias Enard, en prenant parfois le risque de perdre son lecteur à travers ses arabesques de la réminiscence et cette immense érudition au service de la narration. Oui, Enard m’a perdue parfois, mais qu’il est agréable de se perdre dans ces grands noms de l’orientalisme, comme si l’on s’y promenait, sans but, par simple plaisir d’observer. Ce livre est une histoire d’amour total – entre Franz et Sarah, entre l’auteur et l’Orient, entre le lecteur et les mots : « J’ai souhaité rendre hommage à tous ceux qui, vers le levant ou le ponant, ont été à tel point épris de la différence qu’ils se sont immergés dans les langues, les cultures ou les musiques qu’ils découvraient, parfois jusqu’à s’y perdre corps et âme », nous confesse Mathias Enard.

Si je m’écoutais, je pense que je pourrais vous en parler durant des heures, tant le livre recèle de détails étonnants, incongrus, émouvants ou passionnants. Mais puisqu’il faut faire un choix, j’ai privilégié trois points qui m’ont interpelée dans cet ouvrage :

Tout d’abord, j’ai été éblouie par l’écriture synesthésique de l’auteur : Mathias Enard est véritablement un écrivain du sensuel, dans la mesure où tous nos sens sont sans cesse sollicités : la vue, le toucher, l’odorat, le goût et surtout l’ouïe… Car Franz Ritter est musicologue et nous fait partager sa passion et (re)découvrir de nombreux morceaux, parmi lesquels Kraj tanana Šadrvana, chant bosniaque mélancolique absolument superbe, dont Enard, par le jeu de l’épistolaire, nous conseille même une version, dans une lettre écrite par Franz à Sarah :

« Tu peux l’écouter facilement (je te recommande les versions de Himzo Polovina) par internet. »

De cette musique omniprésente, j’ai bien sûr accompagné ma lecture, l’écoutant sur mon téléphone à côté de mon livre. Cela donne une atmosphère tout à fait particulière, nous permet de voyager en même temps que Franz Ritter, de Vienne à Téhéran, mais vers une seule destination : le personnage de Sarah, fil rouge de l’histoire (qui nous vaudra quelques scène qui touchent au sublime). J’ai beaucoup aimé cette invitation au voyage, ce passage d’un monde que je connais bien (Vienne, la culture littéraire et musicale austro-allemande) à un autre qui m’est totalement étranger, ces transitions constantes d’un univers à l’autre qui interrogent systématiquement nos définitions d’Orient et d’Occident.

Mais il y a également une infinie tristesse, une profonde douleur que l’on ressent à lire ce monde crépusculaire dépeint par un narrateur malade : Vienne la décadente et un Orient en ruine… Franz Ritter est un personnage qui appartient au passé, tout comme les archéologues et les universitaires qu’il côtoie tout au long du livre. De son propre aveu, il n’aime pas la musique moderne et ignore qui est Barbara. Cet univers mélancolique, Mathias Enard le décrit avec brio et il s’en dégage une réelle beauté et une vive émotion, une tendresse un peu moqueuse parfois pour le personnage principal. Franz, figure désuète, maladroite et timide, sorte d’anachronisme inversé, Franz est mourant.  

Je m’arrête là, avant de vous en dire trop, et vous propose cet extrait savoureux où le narrateur, dans un dialogue imaginaire avec Thomas Mann, établit un classement particulier des grands artistes européens.

Extrait :

Vous avez raison. Vous auriez peut-être pu choisir une autre affection, la tuberculose, par exemple. Excusez-moi, pardon, évidemment c’était impossible. Et la tuberculose, même si vous n’aviez pas écrit La Montagne magique, suppose l’isolement de la société, le regroupement des malades entre eux dans de glorieux sanatoriums, alors que la syphilis est une malédiction que l’on garde pour soi, une de ces maladies de solitude qui vous rongent dans l’intimité. Des tuberculeux et des syphilitiques, voilà l’histoire de l’art en Europe – le public, le social, la tuberculose, ou l’intime, le honteux, la syphilis. Plutôt que dionysiaque ou apollinien, je propose ces deux catégories pour l’art européen. Rimbaud : tuberculeux. Nerval : syphilitique. Van Gogh ? Syphilitique. Gauguin ? Tuberculeux. Ruckert ? Syphilitique. Goethe ? Un grand tuberculeux, voyons ! Michel-Ange ? Atrocement tuberculeux. Brahms ? Tuberculeux. Proust ? Syphilitique. Picasso ? Tuberculeux. Hesse ? Devient tuberculeux après des débuts syphilitiques. Roth ? Syphilitique. Les Autrichiens en général sont syphilitiques, sauf Zweig, qui est bien sur le modèle du tuberculeux. Regardez Bernhard : absolument, terriblement syphilitique, malgré sa maladie des poumons. Musil : syphilitique. Beethoven ? Ah, Beethoven. On s’est demandé si la surdité de Beethoven n’était pas due a la syphilis, pauvre Beethoven, on lui a trouvé a posteriori tous les maux. Hépatite, cirrhose alcoolique, syphilis, la médecine s’acharne sur les grands hommes, c’est certain. Sur Schumann, sur Beethoven. Savez-vous ce qui l’a tué, monsieur Mann ? Ce que l’on sait aujourd’hui de source plus ou moins sûre ? Le plomb. Le saturnisme. Oui monsieur. Pas plus de syphilis que de beurre en broche, comme on dit en France. Et d’où venait ce plomb, je vous le donne en mille ? Des médecins. Ce sont les odieux traitements absurdes de ces charlatans qui ont tué Beethoven et qui l’ont sans doute aussi rendu sourd. Terrifiant, vous ne trouvez pas ?

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