J’ai lu… Sylvie Germain

À la table des hommes 2016                                                 

Sylvie Germain

Présentation de l’éditeur :

Son obscure naissance au cœur d’une forêt en pleine guerre civile a fait de lui un enfant sauvage qui ne connaît rien des conduites humaines. S’il découvre peu à peu leur complexité, à commencer par celle du langage, il garde toujours en lui un lien intime et pénétrant avec la nature et l’espèce animale, dont une corneille qui l’accompagne depuis l’origine.

À la table des hommes tient autant du fabuleux que du réalisme le plus contemporain. Comme Magnus, c’est un roman hanté par la violence prédatrice des hommes, et illuminé par la présence bienveillante d’un être qui échappe à toute assignation, et de ce fait à toute soumission. 

 


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Après avoir lu Boussole, j’ai eu du mal à avoir un réel coup de coeur pour un livre, tant l’écriture de Mathias Enard était riche et fascinante, à tel point que j’hésite à commencer un autre de ses livres que j’ai acheté il y a peu. Mais j’ai ouvert À la table des hommes, que j’ai terminé en un temps record et qui a réussi à relever le défi : le style est un bonheur pour le lecteur, et le roman fourmille de mots inconnus que l’on peut cependant comprendre sans avoir recours à un dictionnaire, mais qui donnent au récit un côté fabuleux.

Dès le départ, j’ai été surprise par ce roman qui se rapproche du conte philosophique, avec sa part de fantastique. Il apparaît en effet dès les premières pages que le personnage principal est… un porcelet ! Pas très glamour, ai-je pensé au début. Je comprends qu’il n’en soit pas fait mention sur la quatrième de couverture. Mais finalement, passée la surprise initiale, l’on s’y fait assez rapidement, pour découvrir à la fin du premier chapitre que le porcelet se change en homme, en adolescent plus précisément, ignorant tout de leurs manières, de leur langage. Le personnage qui reçoit alors ironiquement le nom de Babel n’est pas sans me rappeler celui de Kaspar Hauser, jeune adolescent découvert en Bavière en 1828, ou encore celui de Victor de l’Aveyron, découvert un peu plus tôt en 1797, qui ne savaient ni se tenir, ni s’exprimer et ont joué un rôle important dans la littérature qui entoure le mythe de l’enfant sauvage.

C’est ainsi à travers les yeux d’une créature rousseauiste, qui n’a pas encore été corrompu par la société, que le lecteur perçoit le monde, plus qu’il ne le voit réellement. Cette évolution de la perception au fil du roman est d’ailleurs une grande réussite. Aucune donnée temporelle ou géographique ne nous permet de situer le début de l’histoire, si bien que j’étais persuadée qu’elle se déroulait dans le passé, puisque la première scène humaine décrite se déroule dans une ferme, et que le seul indice de modernité qui s’y présente est un bombardement. Ainsi, le lecteur évolue à pas feutrés, un peu comme à travers le brouillard dans lequel évolue Babel : nous prenons doucement conscience du temps et des lieux, en même temps que les connaissances du protagoniste sur le monde grandissent. Le premier pays nous est inconnus, Sylvie Germain veille d’ailleurs à nous maintenir dans l’ignorance en choisissant pour ses personnages des noms inventés, dont les sonorités pourraient aussi bien appartenir à l’Est qu’au Sud.

Cette ignorance dans laquelle le lecteur est maintenu permet naturellement une grande identification au jeune héros, mais est aussi un moyen pour Sylvie Germain de maintenir une véritable universalité de son propos : la guerre qui oppose deux peuples ne fait pas référence à un événement historique précis – même si l’on pense évidemment à la Yougoslavie – et permet ainsi de parler non pas d’un conflit, mais de l’idée de guerre. Le regard innocent de Babel, qui cherche peu à peu à comprendre le monde qui l’entoure, nous en démontre aussi souvent l’absurdité, nous permettant par là de réfléchir sans pour autant dénoncer directement par un écrit argumentatif. De nombreux thèmes sont alors évoqués, parmi lesquels la violence humaine, la liberté ou encore la vie sous toutes ses formes.

De toutes les thématiques abordées par le roman, c’est bien sûr celle du langage qui m’a le plus séduite. Au fur et à mesure des aventures de Babel, on y découvre ses différentes fonctions, comme dans l’extrait que vous pourrez lire ci-dessous, dans lequel le protagoniste comprend que les mots sont une nécessité pour rester en vie dans l’univers des hommes. Mais l’on s’aperçoit également que plus l’apprentissage s’enrichit, plus les références à des événements précis sont faites, plus le monde semble sombre. Babel – ou Abel, comme il sera plus tard renommé, choisit alors de partir, car « il n’est plus avide de découvrir davantage le langage des hommes, il lui suffit de faire bon usage des mots qu’il a appris, de préserver autour de chacun d’eux un espace de silence où les faire résonner ».

Extrait :

« Ce qui grésille en lui, ce sont les mots. Le peu de vocabulaire qu’il avait acquis s’est disloqué sous le choc de l’agression, puis dissous dans la fièvre, et des lambeaux de vocables flottent dans sa tête, s’y heurtent les uns aux autres. Tous ces mots concassés, il veut les ressaisir, les reformer, les affûter, et surtout les multiplier, il lui faut compenser l’amenuisement de son odorat en s’emparant du langage comme d’un instrument d’exploration des choses et des gens, en faire une faculté de perception, un sixième sens qui ramasse et concentre les cinq autres. Une arme pour comprendre tout ce qui se dit, et ce qui se trame dans ces dires. Il veut aussi pouvoir nommer les choses, les sensations, les sentiments, et plus encore ce qui échappe aux sens, à la saisie immédiate, à l’évidence. Nommer pour prendre à son tour la parole et tenter de survivre parmi ses congénères imprévisibles, déconcertants, comme il devient de plus en plus à lui-même. Nommer pour tenter de s’orienter dans ce labyrinthe intérieur semé d’obstacles, de traquenards, de gouffres. Nommer pour grandir, pour lutter, se défendre. Nommer pour vivre. »

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