J’ai lu… Marie NDiaye

 

Ladivine 2013                                                                            Marie NDiaye

Présentation de l’éditeur :

«Le chien tendit vers elle sa grosse tête au poil crasseux.
Elle retint sa main par crainte de la vermine.
Elle noya son regard dans le regard calmement éploré, calmement suppliant, et toute l’humanité et l’inconditionnelle bonté de l’animal docile lui remplirent les yeux de larmes, elle désira ardemment être lui et sut alors que le passage viendrait naturellement et à son heure.»

Ladivine nous entraîne dans le flux d’un récit ample et teinté de fantastique. Comme dans Trois femmes puissantes, Marie NDiaye déploie son écriture fluide et élégante, riche d’une infinité de ressources qui s’offrent au lecteur avec une fascinante simplicité.


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Encore un cadeau et encore un roman. J’ai cette fois-ci découvert la douce écriture de Marie Ndiaye, riche, précise, abondante et froide, qui m’a entraînée avec brio dans les tréfonds des relations familiales. L’autrice s’intéresse en effet aux liens qui unissent trois femmes, toutes de la même lignée : la mère, souvent nommée « la mère de Malinka » ou encore « la servante », plus rarement par son prénom, Ladivine. Vient ensuite, ou plus exactement d’abord, si l’on suit l’apparition des personnages dans l’ouvrage, sa fille, Malinka donc, mais qui s’appellera Clarisse Rivière dans la majeure partie du roman. Et enfin, la fille de cette dernière, elle-même prénommée Ladivine. A travers les jeux de la narration, Marie NDiaye nous raconte cette histoire de famille en adoptant successivement le point de vue de ses différents membres, des femmes, quatre femmes : Ladivine Sylla, Clarisse Rivière, Ladivine Rivière et Annika Berger, trois mères et une enfant. Parmi toutes ces femmes, il reste à peine une place pour Richard Rivière, le mari de Clarisse, dont la voix ne se fera entendre qu’à la fin, comme si les hommes étaient exclus de ce lien filial qui unit les quatre autres. 

C’est là le premier élément qui m’a interpelée. Pourquoi, dans ce livre qui s’intéresse presque exclusivement aux rapports fille/mère (et plus rarement mère/fille), l’autrice choisit-elle de donner la parole à un homme, presque en conclusion de l’ouvrage ? Le choix du personnage de Richard n’est pas anodin : c’est l’homme au centre de l’intrigue. Non qu’il en soit le sujet principal, mais parce qu’il arrive finalement comme un dénominateur commun à toutes ces femmes qui n’arrivent pas à s’aimer comme elles le voudraient. L’amour haineux de Clarisse, qui l’a poussée à abonner Malinka, le prénom que sa mère lui avait donné, et à tenir sa mère hors de sa vie pour pouvoir devenir Clarisse Rivière, cet amour pourtant profond et absolu affronte sans cesse la honte qu’elle ressent vis à vis de ses origines (qu’on devine africaines) à tel point que son corps même refuse cet héritage maternel : ses cheveux sont blonds et sa peau claire. Cet affrontement intérieur, cette culpabilité perpétuelle, c’est ce sentiment qui ronge les personnages féminins, c’est lui qui s’empare également de sa fille, Ladivine Rivière et que l’on sent également poindre dans le regard de la petite Annika, à travers la douleur sourde de la révolte. Colère, amour et culpabilité traversent les générations avec une force égale, comme une malédiction, ainsi que l’évoque la vieille Ladivine Sylla. C’est peut-être cette malédiction que vient briser finalement Richard Rivière, en avant-dernier narrateur et réparateur des liens brisés de cette famille à laquelle il choisit d’appartenir. 

Cependant, Richard Rivière n’apparaît pas au lecteur comme une sorte de guérisseur. Ce rôle est bien davantage tenu par l’intervention d’éléments merveilleux dans le roman. L’onirique y tient en effet une place importante et nous apprend plus sur les personnages que les narrateurs eux-mêmes : ainsi, Marie NDiaye interroge la notion d’identité grâce au rêve, qui semble débusquer la vraie nature des choses et fait tomber la façade qu’ont en commun les quatre femmes pour nous les dévoiler telles qu’elles sont. Le songe guérit, protège, répare alors les personnages des non-dits et de leurs contradictions qui les empoisonnent, de ce que les mots ne veulent ou ne parviennent à dire.

 

Extrait :

« Cette fille, Malinka, avait une chambre pour elle seule car elle était une fleur dérisoire mais une sorte de princesse également, oh si solitaire, si peu reconnue.

Elle était une princesse pour sa mère qui souvent l’appelait ainsi, la mère de Malinka qui n’était une reine pour personne mais une simple servante et qui finit par apparaître telle aux yeux de cette fille, Malinka.

Ma princesse, disait la servante plus volontiers que : Ma fille, et cette Malinka que rien ne distinguait au-dehors en conçut certainement de la vanité, pensait Clarisse Rivière, bien qu’elle fût si seule ou précisément à cause de cela.

Sa mère servait et nettoyait à l’extérieur, dans des bureaux ou de grands appartements où elle amenait parfois Malinka en lui recommandant de ne toucher à rien, et elle servait et nettoyait chez elles, dans ces deux pièces qu’habitait une princesse sans rayonnement.

Cette fille, Malinka, en qui se disputaient grande timidité et infatuation, allait à l’école en suivant la voie ferrée et rien ne la différenciait des autres enfants qu’elle retrouvait dans la cour, si ce n’est qu’elle n’avait ni amis ni ennemis et qu’elle ne parlait à personne.

Elle était toujours mieux habillée que la plupart des autres filles car sa mère rapportait de très jolies jupes à peine usées et d’élégantes petites robes données par les femmes qui l’employaient.

Sa mère, qui était une servante, n’avait pas l’air d’être sa mère, elle qui était une princesse.

De sorte que, un jour où sa mère était venue la chercher à l’école et qu’une fille, lui adressant la parole pour la première fois, lui demanda, avec une moue étonnée et dégoûtée, qui était cette femme, Malinka répondit : C’est ma servante, et il lui sembla qu’elle disait là une grande vérité. »

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